Vins & vignobles

Traitement ozone vigne : 70 % de l’ozone perdu avant la feuille, que vaut vraiment la méthode ?

Caroline Garnier 6 min de lecture
Traitement ozone vigne : eau ozonée sur feuille de vigne

L’ozone détruit champignons, bactéries et levures en quelques minutes, et ne laisse aucun résidu. Sur le papier, c’est le traitement idéal pour la vigne. Au champ, la réalité est plus nuancée : une thèse citée dans la presse technique évalue à 70 % la perte d’ozone dissous entre le pulvérisateur et le végétal. Voici ce que la méthode permet, ce qu’elle ne permet pas encore, et comment l’envisager sérieusement.

Ce que fait l’ozone, et pourquoi il disparaît si vite

Une molécule oxydante et instable

L’ozone (O3) est composé de trois atomes d’oxygène. Son fort pouvoir oxydant lui permet de s’attaquer aux parois des micro-organismes, ce qui provoque leur destruction (lyse cellulaire). Il agit sur les champignons, leurs spores, les bactéries et les levures indésirables.

Schéma du traitement ozone vigne : parcours de l'ozone de la buse à la feuille et pertes par désorption
Schéma du traitement ozone vigne : parcours de l’ozone de la buse à la feuille et pertes par désorption

Cette même instabilité explique son intérêt environnemental : l’ozone retourne rapidement à l’état d’oxygène (O2). Un fournisseur du secteur indique une demi-vie d’environ 15 minutes dans l’eau. Il n’y a donc ni stockage de produit, car l’ozone est produit sur place par un générateur, ni résidu dans le bois, les cuves ou les équipements.

Ozone gazeux ou eau ozonée

Les deux formes ne servent pas aux mêmes usages. L’ozone gazeux s’injecte dans les barriques et les cuves, ou sert à traiter l’air des chais. L’eau ozonée, produite en dissolvant le gaz dans l’eau, s’applique sur les surfaces, les équipements, les racines par irrigation et le feuillage par pulvérisation. Confondre les deux conduit à surestimer ce que l’on peut attendre d’une installation.

Quelles maladies de la vigne sont visées ?

Les fournisseurs citent le mildiou et l’oïdium, mais aussi le botrytis, le phomopsis et les maladies du bois : esca, eutypiose, Black Dead Arm, ainsi que le champignon Phaeoacremonium aleophilum. L’ozone est également proposé pour les plaies de taille, qui constituent une porte d’entrée pour ces pathogènes. Au chai, la cible devient Brettanomyces, les bactéries lactiques et acétiques et les biofilms.

Un point mérite d’être clarifié : désinfecter une surface et protéger une plante en croissance sont deux choses différentes. Détruire des spores présentes sur une cuve est simple ; empêcher un champignon de coloniser des feuilles pendant plusieurs jours demande une présence du produit dans le temps. C’est tout l’enjeu de la suite.

Appliquer l’ozone sur la vigne : pulvérisation, irrigation, chai

Au vignoble

Le traitement foliaire consiste à pulvériser de l’eau ozonée avec un générateur monté sur un tracteur ou sur le pulvérisateur. Certains générateurs sont annoncés pour des réservoirs jusqu’à 10 000 litres. L’irrigation ozonée vise plutôt la zone racinaire.

Un viticulteur, Henri Schoepfer, mène des essais depuis 2013. Son protocole rapporté comprend quatre applications avant la floraison, trois après, et une juste avant la vendange. Il déclare avoir détruit l’oïdium et le mildiou. Ce témoignage est précieux, mais il reste celui d’une exploitation : il ne tient pas lieu de protocole validé.

Au chai

C’est là que l’ozone est le plus mature. Un fournisseur annonce un traitement de barrique en 15 à 20 minutes, et une désinfection de certains équipements en 10 minutes. L’ozone peut remplacer le méchage au SO2, le chlore, l’eau chaude ou l’acide péracétique pour les cuves, tuyaux, lignes d’embouteillage et matériels de vendange. Le même fournisseur évoque l’économie d’un traitement à l’eau chaude sur deux.

Laboratoire, serre, plein champ : l’écart d’efficacité

In vitro, l’action de l’ozone sur les champignons est bien établie. En plein champ, les résultats sont plus irréguliers. La raison principale est la désorption : l’ozone dissous repasse en phase gazeuse pendant le trajet entre la buse et la feuille. D’après la thèse citée, 70 % de l’ozone dissous est perdu avant d’atteindre le végétal.

Les buses conventionnelles sont jugées inadaptées par les chercheurs. Des prototypes ont réduit les pertes de 10 %, puis de 10 % supplémentaires : un progrès réel, mais encore modeste. La distance entre la buse et le feuillage joue directement sur le résultat, ce qui impose de repenser le matériel et pas seulement la source d’ozone.

Des essais italiens au champ durent depuis bientôt dix ans, et le projet Solstice, lancé fin 2018, a réuni notamment l’école d’ingénieurs de Purpan et l’INSA Toulouse sur ces verrous techniques.

Une façon utile de se représenter le problème : l’ozone se comporte comme un détonateur, pas comme une barrière. Il déclenche une destruction immédiate là où il touche, puis disparaît. Contrairement au cuivre ou au soufre, qui restent sur la feuille et attendent le champignon, il n’attend rien. Il faut donc que la dose arrive vite, au bon endroit, et que le rythme des passages compense l’absence de protection entre deux applications. Cela explique le nombre élevé d’applications du protocole rapporté plus haut.

Avantages, limites et comparaison avec les autres méthodes

Critère Ozone (eau ozonée / gaz) Cuivre et soufre SO2, chlore, acide péracétique
Résidus Aucun, retour à O2 Présents sur la plante Variables selon le produit
Rémanence Absente Oui, protection dans la durée Non applicable (désinfection d’équipements)
Stockage Production sur place Produit à stocker Produit à stocker
Efficacité au champ Variable, pertes par désorption Référence éprouvée Usage chai principalement

L’ozone peut donc réduire l’usage de produits chimiques, mais son remplacement complet des phytosanitaires n’est pas démontré de manière homogène. À l’inverse, pour la désinfection des chais, ses atouts sont concrets : pas de résidu, pas de produit à stocker, des temps de traitement courts. Il faut aussi prendre en compte les points encore peu documentés : coût d’achat et de maintenance, qualité de l’eau utilisée, influence de la température, du vent et de la matière organique, risques éventuels pour la plante.

Matériel, sécurité et réglementation

Équipement et précautions

Une installation comprend un générateur d’ozone (alimenté par un système PSA ou LOX), une cuve ou un réservoir, un pulvérisateur tracté ou embarqué, et des buses adaptées. Le gaz est irritant pour les voies respiratoires. L’INRS mentionne des seuils de 0,1 ppm sur 8 heures et de 0,2 ppm sur 15 minutes, alors que la concentration extérieure naturelle est d’environ 0,03 ppm. Ventilation, détection, équipements de protection et formation des opérateurs sont indispensables, d’autant plus en local fermé comme un chai.

Cadre réglementaire

C’est le point le plus délicat pour le traitement foliaire. L’emploi de l’ozone comme produit de protection des plantes suppose une autorisation, et un dossier européen d’approbation a été évoqué dans la presse spécialisée. Avant tout investissement pour la vigne en place, vérifiez auprès de votre chambre d’agriculture ou de l’IFV ce qui est autorisé dans votre pays pour votre usage. La désinfection des équipements de chai relève d’un cadre différent.

Par où commencer

Pour la plupart des exploitations, le chai, les barriques et les cuves constituent le point d’entrée le plus rationnel. Le traitement de la vigne se conçoit aujourd’hui comme un complément expérimental dans un itinéraire déjà établi, à suivre avec des observations avant et après plutôt que comme une substitution.

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